Nous étions au port à 17heures
soit 3heures avant le départ annoncé mais c’est quelques minutes avant 19heures
que l’équipage de “l’AmazonStar” larguait les amarres. Contrairement à ce que
avions compris, à notre arrivée sur le bateau tout s’est passé dans le calme. Les
passagers aux hamacs avaient déjà pour la grande majorité installé leur couche.
Un petit quart d’heure avant
d’appareiller, nous nous étions aperçus par l’intermédiaire d’un affichage, que
nous n’avions que jusqu’à 19heures pour dîner et contre 10réals (3,5euros) nous
avions notre “platrée”... Et ce sont des sabords de la petite salle à manger
(ne soyons pas regardant sur la justesse du terme), que nous avons vu
s’éloigner le quai. La nuit était tombée et ce ne fût qu’un chapelet de
lumières que nous avons vu défiler.
Si Danielle et François n’ont eu à
notre arrivée aucun problème pour récupérer la cabine réservée, ce fût plus
compliqué pour nous et nous avons dû jouer les “français râleurs” pour obtenir
la “suite” numéro 7, nominativement désignée sur notre billet. Elle avait été
attribuée à un autre passager à son embarquement, qui fort compréhensif, est
allé investir une cabine donnant sur la coursive intérieure. Nos bons amis sont
donc installés à babord et c’est à tribord que nous le sommes.
Que personne ne fantasme à la
lecture du mot “suite”, nous ne sommes pas au Hilton mais sur un petit cargo
mixte à trois ponts, beaucoup plus proche du “rafiot” que du bateau de
croisière, avec un pont principal prévu pour recevoir un peu plus de 300
hamacs, utilisé à l’évidence pour la cargaison, en proue la partie réception
des passagers et marchandises, le coin infirmerie, et, en poupe la cambuse et
la cuisine; un pont supérieur pour quelques camarotes (cabines sans toilettes
ni douche), une grande salle pour environ 250 hamacs et la petite salle à
manger à la poupe juste au dessus des cuisines. Sur le pont “encore plus
supérieur”, des camarotes et quelques “suites” donnant soit sur la coursive intérieure
soit sur deux coursives extérieures, une à babord où sont donc Danielle et
François, l’autre à tribord comme la nôtre, la passerelle et la cabine du
Commandant à l’avant comme normal sur tout bateau.
Ajoutons à ce niveau du navire, un pont couvert en moitié arrière où se trouve
un bar, terminant par un pont ouvert où l’on peut faire “salon” en contemplant
les eaux s’éloigner.
N’oublions pas la cale pour être
complet, accessible par un puits de cale à partir du pont principal.
Voilà ce qu’il résulte de mon
tour des lieux que je ne peux m’empêcher de faire dès que je monte à un bord
quelconque !
Pour en venir à notre “suite”, c’est
une boîte en tôle sans sabord de 5,5m2 environ pour 2m20 sous plafond à tout
casser, soit 4m2 pour l’espace chambre occupée par 2 couchettes superposées qui
auraient pu être moins imposantes car dans le reste, il faut compter avec le
petit frigo et le débattement de sa porte, l’espace de la porte extérieure qui
s’ouvre heureusement sur la coursive mais qui doit rester accessible, la porte
des toilettes qui s’ouvre sur la carrée et qui doit pouvoir s’ouvrir et se
fermer pour accéder au lavabo, au wc et à la douche.
Dès que nous sommes partis en
ballade ou le soir, il nous faut loger en plus les 2 fauteuils blancs
(emboitables) que nous avons “privatisés” sur les conseils de Yani, pour ne pas
les voir changer de propriétaires au bout de la première minute de non-surveillance.
Autant dire que le soir l’un doit
attendre sur sa couchette ou se réfugier dans “les chiottes” lorsque l’autre
doit se tenir debout dans la piaule... le jeu du “taquin” en permanence !
C’est curieux mais j’ai
l’impression une fois ces explications faites que nous serons moins taquinés à
propos du mot “suite”.
Jeudi 2 janvier 2014
Ce sont les pas résonnants sur
notre coursive et les discussions qui nous ont sortis de nos couchettes ce
matin, vers 6heures30, après une bonne nuit réparatrice de 8 heures pour moi et
pas loin de 9 pour Anne.
Hier, nous étions endormis bercés
par la combinaison du bruit des moteurs qui ne moulinent pas vraiment dans la
discrétion, et des effets d’un roulis étonnament prononcé, avec des coups de
raquettes surprenants (d’autant mieux ressentis que nous sommes les uns et les
autres installés à la proue du bateau), provoqués par de forts courants d’eaux
mélangées probablement au débouché d’affluent, mais au réveil, c’est une
rivière d’huile qui nous accueillait.
Avec le bastingage à 1m de notre
cabine, il suffit d’ouvrir notre porte pour être sur le fleuve (je sens que je
vais faire rêver à nouveau), et justement ce matin, alerté par le remue-ménage
ambiant nous étions directement au spectacle de la première escale qui
s’annonçait, une bourgade nommée Brévès. Et nous voilà virant de bord pour nous
retrouver dans le sens du courant afin de nous accoler, par sécurité je
suppose, à la batellerie déjà accostée.
Au spectacle du bateau qui décharge des marchandises et qui charge de nouveaux passagers, au spectacle de la bourgade qui se réveille au lever du soleil dans un ballet de “longues-queues” façon Brésil, et de pirogues allant d’une rive à l’autre.
Au spectacle du bateau qui décharge des marchandises et qui charge de nouveaux passagers, au spectacle de la bourgade qui se réveille au lever du soleil dans un ballet de “longues-queues” façon Brésil, et de pirogues allant d’une rive à l’autre.
C’est curieux, mais il faut
toujours que l’homme aille de l’autre côté... Comme quand il “pisse” au bord de
la route !
Nous passerons la journée, entre
petit-déjeuner et dîner à aller d’un bord à l’autre suivant le côté où
l’animation s’annonçait : celle des bateaux traditionnels à deux ou trois ponts
de bois équipé de “hamacs” pour les passagers, des bateaux de commerce, des
barges avec pousseurs, un train de plusieurs dizaines de mètres de grumes liées
les aux autres, le tout flottant et tiré par un petit bateau en bois faisant
office de remorqueur au bout d’un grand cable; toute une flottille croisée ou
doublée entre une kiriade d’embarcations à moteur et de pirogues à pagaie aussi.
Sur les berges, nous pouvons observer de très près, sortant d’une
végétation exubérante les pieds dans l’eau, les hameaux ou maisons sur pilotis
pour cohabiter avec le fleuve de l’étiage à la crue. Regarder les pirogues nous
accoster, souvent occupées par deux ou trois gamins de 10/12 ans qui nous
crochettent “au vol” pour s’amarrer contre nos flancs et grimper jusqu’au pont
inférieur à l’aide des pneus de camion qui nous servent de pare-battage, et
nous proposer leurs petites productions : des fruits, des coeurs de palmiers
dans des petits bocaux, des jus. Des plus âgés avec des paniers remplis de
grosses crevettes cuites qui ne doivent pas vraiment venir du fleuve et bien
d’autres choses. Il y a parfois deux à trois bateaux “accrochés” de chaque côté
et des gamins qui traînent... Ils sont adorables, beaux mais gare à nos
affaires !
Nous avons failli le drame, un petit
caboteur qui venait nous “fourger” une production de manches à balai, à
remonter vers Santarem ou Manaus je suppose, est venu à moitié couler une
barcasse en s’accostant à nous. Pendant qu’un gamin écopait avec sa rame à
grands coups de moulinet, sa grande soeur peut-être, tentait de dégager le
bateau en tirant sur l’amarre accrochée plus en avant, un troisième gamin est
venu à la rescousse mais ne put empêcher la gamine de lacher prise. La barque
sous l’assaut du courant est venue se briser sur l’étrave du bateau “brutal” en
même temps que les trois gamins plongeaient dans le fleuve pour ne pas subir le
même sort. Un quatrième gamin sorti de nulle part passa d’un bond de
l’AmazonStar au bateau accosteur et d’un second à la baille pour rejoindre les
trois premiers mômes emportés par le courant avec les débris de leur esquif.
Comme des petits singes pour
grimper et comme des poissons pour nager... Ils ont perdu le “navire” et la
recette probablement, mais dans le lointain emportés par un vif courant, aucune
petite tête ne semblait en perdition.
La plus petite avait six ans tout
au plus, je venais de la photographier en équilibre sur le bastingage... Nous
en voyons passer au fil du courant sur de frêles pirogues qui n’ont pas
davantage... Qu’avons nous fait de nos sociétés devenues ultra protectrices,
des hommes capables d’aller sur la lune mais plus habiles à se servir d’un
couteau sans se couper et de s’en aller aussitôt porter plainte contre son
fabriquant !
Et vers 15heures nous nous sommes
engagés dans l’immensité des eaux de l’Amazone, le plus grand fleuve du monde.
L’Amazone, avec son cours de plus
de 6800 kilomètres aux dires de certains géographes (contestés pour la première
place par les partisans du Nil qui n’en affiche qu’à peine 6700 !), irrigue avec
ses plus de 1000 affluents, plus de 6 milliards de km2 depuis les hauteurs
Sud-Andines du Pérou, et doit son mythe exceptionnel à Francisco de Orella,
Espagnol, qui le premier le descendit jusqu’à son embouchure en 1541. C’est
notre homme qui le baptisa ainsi à la suite d’une bataille livrée sur son parcours
avec une peuplade dont les femmes se mêlaient aux hommes pour combattre...Comme
les Amazones décrites par Hérodote.
La seconde exploration fût faite
en remontant le fleuve par Pédro Texeira, Portuguais lui, près d’un siècle plus
tard.
Voici l’Amazone résumée entre
histoire, Mythe et réalités géographiques.
Paulo Portella Filho est un homme
charmant, Paulo est le passager qui occupait, par erreur de la réceptionniste chargée
de l’accueil à bord, la “suite” qui nous était destinée. Nous avons passé un
bon moment à deviser ce matin, sur leur voyage et le nôtre, et sur bien d’autres
choses de la vie du Brésil et de la France. Nous sommes ses invités à Sao-Paulo
et il est le nôtre à Orsay. Je sens que nous le reverrons en France. En tant
que Directeur du service pédagogique du Musée des Arts de sa ville, un des plus
grands Musées d’arts d’Amérique du Sud, il rend parfois visite à ses collègues
français.
J’apprécie ces rencontres fortuites
qui vous amènent à dire des choses simples et vraies plutôt que de se perdre
dans des propos convenus, propres au jeu de la société. Une poignée de mots
“baragouinés” laisse la place à la richesse des “nons-dits” partagés par
instinct, le plissement de l’oeil, le sourire complice en disent “intimement” plus
qu’un long discours.
Sauf à longer des îlots de
verdure intense, les rives ont pris de la distance... Entre elles l’ocre des eaux
écrasées sous le soleil, et nous, au frais de la cabine avec la clim à fond malgré
la porte ouverte. Nous sommes calés dans nos fauteuils occupant le seul petit
mètre carré disponible, et les pieds dehors dans le petit vent comme pour les
remercier de nous porter si loin.
C’est ainsi que nous sommes allés
jusqu’au coucher du soleil, là-bas tout à l’ouest sur les eaux de l’Amazone qui
se perdent dans l’horizon, et l’heure du dîner s’est annoncée au moment où nous
arrivions à Gurupa notre seconde escale. Le manège du débarquement-embarquement
reprit et puis les trois coups de cornes ont retenti et après nous être écartés
du quai, nous nous sommes enfoncés dans la nuit.
Boa noite e amanhã
3 janvier 2014
C’est dans la matinée que l’on
nous a raconté les faits. D’abord, Danielle et François nous ont parlé d’un
“chambard” vers 22heures et de problèmes de moteur, donc d’électricité, donc de
clim, ce qui ne nous avait pas échappé pour ce dernier point car la chaleur
montante dans “la piaule” nous avait réveillés. J’avais fermé les yeux à même
pas 21heures, mais si Anne les écouteurs sur les oreilles et le regard rivé sur
une série enregistrée sur sa tablette avait bien senti “le chaud”, elle ne
s’était rendue compte de rien d’autre.
C’est Paulo que j’ai croisé dans
la matinée qui m’a raconté les événements. Un court circuit au niveau de la
cuisine aurait provoqué sur les coups de 21heures30 un départ de feu et la
ventilation aurait commencé à propager la fumée dans le bateau, provoquant un
début de panique dans la salle des hamacs et jusqu’à notre niveau car tout le
monde était sur le pont à part nous à en croire mon ami qui a hésité à nous
alerter. Même Danielle et François, sans connaître la raison exacte des
embarras de l’AmazonStar, avaient mis le nez dehors.
Finir au fond de l’Amazone est
une fin originale mais attendons encore un peu, une trentaine d’années pourrait
nous convenir!
Je n’étais au courant de rien à
3heures30, lorsque un second remue- ménage m’a sorti du lit à 3heures30 et
pendant une bonne demi-heure, culotte enfilée, je suis sorti pour assister aux
manoeuvres de notre accostage à Almeirim, troisième étape sur notre route, et
voir des passagers monter la veille au soir en redescendre en pleine nuit avec
leur fatras. Le fleuve est le seul lien entre les villages et autres centres de
vie dans cette partie de l’Amazonie.
Spécialité du coin : le
fromage...Trois étals sur roues en proposaient à la coupe, des pains de fromage
comme le format de nos jambons blancs.
Matinée tranquille où j’ai
entrepris de mesurer le bateau, en passant d’un pont à l’autre de sorte à
l’avoir dans toute sa longueur. En réglant mon pas sur approximativement un
mètre, j’en ai compté 70, et 11 pour la largeur. Si au niveau de la cuisine
tout à la poupe nous sommes à 1petit mètre du bouillonnement du sillage, à
notre niveau le même pont est à 1m50, ce qui élève le nôtre à 6m50 au dessus de
la ligne de flottaison... On s’amuse comme l’on peut.
A 11heures notre quatrième arrêt:
Praïna, est une petite ville plus importante que les gros bourgs déjà
rencontrés. Beaucoup de descentes et beaucoup de montées, si nous ne savions
pas que l’AmazonStar était un “navettier”, la réalité s’impose d’elle même, et
ça fait notre bonheur.
Sur ce, “Bandeiras” un “copain”
de circonstance allant à Santarem et qui avec de belles fringues pourrait passer pour le petit frère
de l’acteur, et qui m’avait donné des fruits hier que nous avons partagés entre
nous quatre, est passé ce matin pour nous offrir une sorte de punding à la
banane, manioc et coco (un peu le “poé
tahitien” pour ceux qui connaissent) enveloppé dans des enveloppes d’épis de
maïs. Nous l’avons réservé pour notre quatre heures avec des fruits que
Danielle achètera dans l’après-midi lorsque nous nous arrêterons pour la
dernière fois de la journée.
Depuis ce matin, nous naviguons
soit sur une Amazone très large, soit en suivant auprès d’une des nombreuses îles
qui émaillent son cours. Iles plates sur lesquelles paissent souvent des
vaches, des zébus et même des buffles, troupeaux qu’il doit falloir évacuer au
plus haut des eaux. A la halte de cette nuit, proche du quai j’ai vu amarré un
gros bateau plat avec un espace cabine sur pilotis, qui à mon avis doit servir
à ça.
Les oiseaux sont loin pour les
apercevoir, nous pouvons seulement observer des échassiers, dont de gros noirs
qui ressemblent à des pintades hautes sur pattes, des aigrettes et des sortes
de gros hérons blancs. De petits aigles noirs tournoient dans les airs.
Avec les îles, les maisons font
leur réapparition, la vie sur l’eau aussi par voie de conséquence.
Vers 15heures, à l’approche de
l’escale suivante, nous avons vu les premiers dauphins d’eau douce de
l’Amazone, de gros dauphins roses avec l’aileron gris foncé... Plus importants
que ceux que nous avions vu au Laos dans le Mékong et en Birmanie dans
l’Irrawadi. Nous devrions en voir bien d’autres.
Monte Alègre est une petite ville
qui a également un peu de surface et nous avons passé la demi-heure classique,
à nous amuser de l’animation du quai avec le même manège, un peu plus calme que
le précédent ce qui m’a valu la permission de mettre le pied sur terre et voir
ce que pouvait donner notre bateau à l’escale.
Comme hier la chaleur “cogne”
dure mais le fleuve a dû obliquer légèrement plus à l’Ouest et notre flanc a
été cette après-midi en plein cagnar. Vu la carte, ce devrait être le cas
jusqu’à Manaus, mais ce serait obscène de s’en plaindre alors que notre petite
France “se les gèle”.
Comme jadis à la “Samaritaine”,
il se passe toujours quelque chose sur l’AmazonStar. Vers 17 heures nous vîmes
venir à nous un gros catamaran de transport. Vu sur internet, j’ai identifié de
loin le Rondonia de la même compagnie et qui fait la même ligne. Bingo, les
bateaux se sont approchés, le Rondonia comme dans une danse nuptiale a réalisé
une courbe pour venir en demi-tour se mettre dans notre sens et nous l’avons rejoint par
l’arrière en douceur pour nous ranger sur son babord. J’ai vu voler entre marin
un sac d’un bord à l’autre mais s’agit -il de ce sac ou d’un paquet échangé à
un autre endroit du bateau, une information courait par la suite comme quoi
nous aurions récupéré une pièce pour le moteur.
Le coucher de soleil est vite
arrivé, la nuit tombe après “tout d’un coup”, et après notre “gamelle” nous
avons bu une bière sous la voûte étoilée, heureux dans le frais du pont arrière.
Longue halte à Santarem au
programme, où nous devons arriver dans la nuit pour un départ demain vers midi.
Santarem est une ville importante à mi-parcours de notre navigation sur Manaus.
Une vraie halte de plusieurs heures est prévu et en dehors d’un petit tour de
ville nous projetons une petite escapade à Alter do Chao, un joli petit village
des environs, en bus, en taxi ou par le biais d’un tour organisé, il y a de petites
agences qui nous attendraient à proximité du quai pour nous proposer “la botte”.
Nous verrons sur place.
Boa noite e amanhã
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