Trans-Amazonie

Trans-Amazonie

mardi 14 janvier 2014

LETICIA


Vendredi 10 janvier 2014
Débarquer à Tabatinga/Leticia, c’est rejoindre un “milieu de nulle part” et pourtant les quelques fois que celà nous est arrivé, nous y avons trouvé une population souvent heureuse en dépit de leur isolement et l’apreté de leurs conditions d’existence.
A chaque fois l’idée d’avoir pu passer la nôtre, de vie, dans ces endroits improbables nous effraie.
Au départ Leticia était un bourg perdu du Pérou fondé en 1867 mais la Société des nations décida en 1922 que la Colombie devait accéder aux rives de l’Amazone, et la ville changea ainsi de nationalité. La guerre déclenchée par le Pérou en 1932 n’y changera rien, la SDN confirma sa décision en 1934.
A partir des années 80, Leticia est devenue un haut lieu du “narco-trafic” et s’est mise à prospérer; mais depuis l’armée est venue “en masse” rétablir l’ordre d’autant que la “guérilla” s’infiltrait.
Mais Letitia, ville frontière, reste comme abandonnée sur la rive boueuse d’un fleuve qui grossit à lui mettre les pieds dans l’eau une partie de l’année, survivant de contrebande et d’un peu de tourisme, vibrillonnante de tuk-tuk et de motos qui s’entre-croisent dans des rues de béton aux trottoirs défoncés, sans grand sens du code de la route.
Là aussi, il y a deux saisons, la saison des pluies et celle où il pleut.
Une fois débarqués hier, nous avons bien mis une heure pour qu’un taxi libre se présente, et autant à tourner pour dégoter un hôtel à notre convenance : chambre confortable avec clim et wifi; et nous avons terminé la journée entre ses quatre murs à envoyer notamment nos petits mails avec grande difficulté, vu qu’en fait notre service “internet” fonctionne à la vitesse d’une pirogue à rames avançant à contre courant !
La nuit passée, nous en étions encore à nous battre avec lui quand  vers 9heures30 Marine Lardenier est arrivée à notre rencontre avec Victor, un guide Indien recruté par elle pour nous emmener en forêt deux jours pleins dès le lendemain matin : un trip que j’avais réglé avec elle de France. J’avais récupéré son adresse électronique dans une conversation d’internautes sur “Voyage Forum”, un site qui m’est utile pour préparer nos voyages.
Avant le déjeuner, nous avons acheté à l’agence de notre hôtel nos billets d’avion pour rejoindre Bogota le lundi, et, nous avons été déjeuner dans un restaurant de l’autre côté de la rue. Nous avons tous pris du poisson mais comment aurais-je pu choisir autre chose que du pirhania !
Après-midi “calmos”, juste une petite ballade en ville jusqu’à la rivière à découvrir les moeurs de la ville, à faire quelques achats comme de m’acheter un sac à dos pour partir en forêt le lendemain, et, après un pot sur la levée qui domine la rive qui tient lieu de port, un tuk-tuk nous a ramenés “à la maison”.
Leticia a presque du charme, à aucun moment l’on s’y sent en danger.
Dîner à côté cette fois-ci, avec du poisson pour tous, j’ai tenté un “céviché à la péruvienne”. 
Délicieux.












Samedi 11 janvier 2014 
Marine était à l’heure, et bottes aux pieds (louées), vêtements de pluie sur le dos, sacs bourrés d’affaires pour deux jours, nous sommes partis sous la pluie tropicale récupérer Victor (notre guide local “Muruy”que nous avions aussi rencontré la veille) et le bus pour nous conduire au kilomètre 9, c’est comme ça que l’on dit ici pour l’unique route qui en comprends 11.
Et nous voici partis pour deux heures de marche, sur un chemin carrossable d’abord et à travers la Selva  par la suite, direction la “Maloca” de William, le “Maloquéro” (appellation du proprio) chez qui nous allons passer la nuit. Comme rien n’est simple, William est né “Inga” mais a épousé en seconde noce une “Muruy”... Faudra suivre.
En route nous nous sommes arrêtés à un petit parc écologique et botanique et pendant 2 bonnes heures, sous la conduite d’un guide “Ticuna”, nous avons eu toutes les explications sur les plantes aromatiques, médicinales et décoratives sachant que rares sont celles qui ne font pas au moins deux choses à la fois.
Les tenants des lieux enseignent aussi quelques règles de protection de l’environnement comme de bâtir des murs avec des bouteilles en plastiques bourrées de toutes les déchets plastiques possible, avec le double bénéfice de régler la question des déchets et d’économiser le ciment... C’est particulièrement laid, comme quoi une bonne intention peut déboucher sur une idée “à la con” !
Et puis, après un petit recueillement sous la conduite de Victor, pour nous mettre sous la protection de la divine nature, et l’inviter à nous transmettre ses bonnes ondes, nous sommes rentrés véritablement dans la forêt toujours arnachés comme des sherpas amateurs qui partiraient à l’assaut de l’Everest après s’être entrainés au mont Valérien, et pendant une heure nous avons pataugé dans la bouillasse à faire de l’équilibre tantôt dans la terre argileuse mélangée aux feuilles en putréfaction, tantôt en essayant de se jouer d’un chemin de flaques en guise de sentier, en progressant sur des planches au mieux et des rondins au pire, plus flottants qu’autre chose, le tout glissant à souhait, en priant de mettre le pied là où Victor mettait le sien.
Sinon c’était la jambe enfoncée jusqu’au dessus de la botte, et comme nous nagions plus ou moins dans nos bottes, c’était la suite en chaussettes !
Peut être le plus faiblard de la troupe, j’ai plongé mes mains à deux reprises dans la bouillasse pour tenter de ne pas m’étaler davantage, posé le genou dans la mélasse probablement pour parfaire la mise, et laissé traîner mon sac dans la merdouille au passage. Bref, lorsque vers 14 heures nous sommes arrivés à la Maloca, nous avions l’air de quatre poilus échappés des tranchées... Surtout moi !
A 15 heures, le repas était servi. Changés et décrottés au mieux, nous posions le derrière sur un billot et l’assiette sur les genoux, déguster du bon poisson de la rivière préparé par Julhio... Crevés mais contents.
La ballade vers une petite rivière de la région fût reportée au lendemain matin et nous nous sommes consacrés François et moi, au rituel de la coca sous la haute autorité de Sergio, beau-fils de notre hôte, donc “Muruy” comme sa mère, et suivant les étapes suivantes :
- La coca étant sacré, le recueillement est de mise à partager ou à faire semblant de faire... Notre “guide spirituel” n’a cessé de chantonner pour entrer en communion avec la plante. Nous nous sommes abstenus plutôt que de chanter “la mère Michèle” qui aurait pu paraître blasphématoire.
- Cueillette des feuilles. On déshabille l’arbrisseau en commençant par le bas et l’on finit en laissant les quelques jeunes pousses.
- Recherche de certaines feuilles en forme de petites palmes, tombées au sol depuis suffisamment longtemps pour qu’elles soient comme les chemises de l’archi-Duchesse, sèches et archi-sèches.
Retour à la Maloca.
- Brûlage des palmettes mortes pour obtenir de la cendre, mais séchage des feuilles de la coca disposées dans un grand bac en tôle, sous lequel flambe un feu de bois, en les remuant en permanence suivant un balayage habile de sorte à ce qu’elles deviennent cassantes sans brûler pour autant.
- Concassage de ses feuilles dans un pilon pour les réduire à leur plus simple expression, introduction de la cendre des feuilles brulées.
- Tamisage, une fois, goûtage, une deuxième fois après un nouveau concassage, goûtage, voire trois si nécessaire afin d’obtenir une poudre jaune/verte d’une grande finesse
 Nous avons ainsi produit le “Mambé”, poudre sacrée s’il en est, et qui plus tard dans la cérémonie qui suivra sera associé à “l’ambil” qui se matérialise par une pâte résultant d’une préparation chauffée de feuilles de tabac, seconde plante sacrée pour l’Indien de la selva, une troisième existe, souvent le  manioc, mais la nature de cette dernière varie d’une ethnie à l’autre.
Pendant ce temps là, les hamacs et leurs moustiquaires ont été installés par notre cuisinier, ainsi après un dîner frugal pour certains, la cérémonie pouvait donc commencer.
Un mot sur la “Maloca”. Il s’agit à l’origine d’une maison chargée de recevoir une famille, toutes générations confondues. La règle: demandait au jeune homme qui prenait son envol de "déforester" un coin de la Selva et de planter son jardin, en commençant par les plantes sacrées, en tout premier la coca, tout le monde l’aura compris, la plante qui amène à la sagesse permettant la communication avec les esprits des Anciens. Ce n’est qu’en second temps qu’il pourra bâtir au centre de ses plantations sa Maloca, en murs de rondins ou de planches équarries à la machette, toit en chaume de feuilles séchées. La Maloca est de forme ronde à l’image de la terre, elle représente la femme dans son rôle matriciel.
Dans le cas présent, la Maloca de William est en fait un carré de l’ordre de 18 mètres de côtés avec les 4 angles coupés pour lui donner sa rondeur. Le toit s’élève à 15 mètres environ et l’ensemble est érigé sur un sol de terre battue sur-élevé de 20 cm approximativement pour éviter le ruissellement des eaux de pluie.
Le dîner fût frugal, surtout pour moi avec “les tripes à l’envers”, malgré une énième décoction de Victor pour passer mon “vas vite”, et la cérémonie pouvait commencer, le “Maloquéro” dans son fauteuil”de Chef”, l’assistance autour et, le Mambe et l’Ambil au centre du cercle.
D’abord consommer le second en trempant son bout de doigt dans la pâte  de tabac, brunâtre et amère comme chicotin, avant de déposer la pâte brune sur la langue, après s’être imprégné les muqueuses de tabac, laisser tomber une cuillerée (à soupe) de poudre de la coca dans la bouche, sans respirer et attendre que la salive en fasse une pâte, à coller par la suite dans le creux de la joue pour que la salive à nouveau puisse l’ingérer lentement... Aussi pour parler !
Ainsi nos hôtes  ont “consommé” toute la soirée, Anne, Danielle et François se sont abstenus mais comment refuser l’expérience pour participer, et de la coca j’ai pris une demi-dose mais du café j’y suis revenu deux fois.
L’essentiel de la soirée était ailleurs, maintenant en communion avec les esprits des Anciens, William nous comptât la création du monde selon la tradition des Indiens “Muruy” , partagée pour l’essentiel par les Indiens des autres ethnies de la Selva.
Il est question du créateur, dont l’énergie est logée notamment dans le feu, celui qui est au centre de la terre et indispensable à la vie, comme le sont l’eau et l’air. La végétation et les arbres ont été créés pour permettre l’eau de l’Amazonie, sa régénération, soigner et nourrir les hommes, et l’air permettant aussi d’assurer la vie de tout le vivant. Il a été question d’un homme et d’une femme  déposés sur terre qui par l’observation des animaux ont pu créer famille a rompu le pacte avec le Créateur... Ah çà c’est “ben vrai” !
Il a été question de la transmission mais la vie a bien changé, les jeunes ont d’autres aspirations et la parole déjà émoussée est menacée de perte totale... Il est vrai que “banane” sur la tête, vêtements “mode” et le “cul” sur une mobylette, le mobile à l’oreille, la jeunesse regarde ailleurs et fait fi de l’ethnie pour convoler envers qui ses sentiments le portent. La “Maloca” ne sert plus guère qu’à servir de lieu de réunion du conseil des Sages lorsqu’un problème survient dans la communauté, à accueillir aussi les Touristes qui se perdent dans ce coin perdu d’Amazonie.
C’est un monde qui meurt pour renaître tel le phénix dans un autre mais avec des codes qui viennent d’ailleurs... Pour un bonheur différent mais la route de son accès ne peut que se révéler pleine d’embûches pour ces Peuples non préparés.
Pour revenir à notre William, il est considéré comme Chamane par ceux de sa Tribu originelle, les “Inga” qui l’ont vu naître car il possède la sagesse nécessaire pour pratiquer la cérémonie “Ayahuasca” qui par le moyen d’une purge par une plante aussi sacrée, permet dans un rite de “mort et de renaissance”, en communiant avec les forces de la plante et par introspection avec son propre esprit, de chasser ses douleurs traumatiques avec les toxines de son corps.
Pour devenir un être libre et accéder à la sagesse il faudrait donc taire ses passions ?
Marine nous contera sa propre expérience et me dira le lendemain sur le chemin dans une conversation personnelle que ça l’a réconciliée avec l’idée de Dieu. Se demandant pourquoi la France avait offert la Statue de la Liberté à l’Amérique et pourquoi l’on remarquait la présence de Français dans l’histoire des démocraties d’Amérique du Sud, je lui ai expliqué comment les idées des “Lumières” avaient inspiré la construction du Nouveau Monde.
Mais revenons à notre soirée, le “Chef “ était intarissable, et si j’avais pris la précaution de m’organiser un petit confort en m’asseyant par terre le dos colé sur une pièce de bois et le coude sur un billot, comme un fauteuil organisé, Anne et nos deux Compagnons étaient restés pendant près de 2heures et demie “plantés” comme des “I” sur leur billot. Autant dire que nous nous sommes abstenus de la séance des questions et ce sera toujours un regret personnel de n’avoir pu aller plus loin d’autant qu’il m’a bien semblé que la connaissance de William n’était pas seulement le produit de la pure tradition de ses Ancêtres.
Reconnaissons que j’étais, à me vider depuis 4 jours, au même point d’envie que les Autres de rejoindre mon hamac et le sommeil est vite arrivé.


















Dimanche 12 janvier 2014
Dans l’ensemble nous avons bien dormi, ce qui n’était pas une première pour nos Amis qui connaissaient déjà l’Amazonie côté Vénézuéla. Cela l’était pour nous et j’ai été surpris d’avoir si bien dormi. Allongé en biais pour se rapprocher de l’horizontalité, le hamac est presque confortable... Une idée pour créer un dortoir de “passage” à Marseille !
Après le petit déjeuner (un verre d’eau chaude, sucrée et citronnée seulement pour moi car dans la nuit j’ai pu parfaire ma technique du “levé/recouché” comme il faut, et me voilà expert!), pendant que François préférait une petite prolongation sous sa moustiquaire, nous sommes partis tous les trois avec Victor et Marine, à la rencontre de la rivière pour un crapahut d’un heure aller et retour, moins détrempé mais aussi scabreux par la succession de passerelles de fortunes. Une belle ballade où nous avons croisé la présence de petits singes sans les voir cependant, et quelques oiseaux.
Sur les coups de 11heures moins le quart, l’équipement sur le dos, nous reprimes la forêt pour le retour, un autre chemin plus facile, ou moins compliqué pour mieux dire, avant de déboucher sur la route et de reprendre un bus dans le sens de la ville.
Au kilomètre 4, nous avons fait “halte” dans une buvette sur le bord de la route, pour attendre un piroguier chargé de la suite du programme concocté par Marine. Quelques jeunes femmes et jeunes filles “Tacuna” nous ont amusés par leur naturel. Au sujet des “Tacuna”, Victor sous la traduction de Marine nous avait parlé d’une tradition à peine éteinte chez cette ethnie, les filles en passe de devenir femmes devaient subire la rituel de “l’épilacion”, c’est à dire se faire épiler le crâne cheveu par cheveu!
Une demi-heure plus tard, nous étions embarqués, direction un lac avec sur une des berges la maison flottante de notre piroguier où son épouse et son grand fils nous firent à manger, un excellent poisson pour ne pas changer mais à la chair particulièrement fine qui me rappela celle des tanches que je pêchais avec mon Père, Grand-père et mon Oncle dans les étangs du Berry.
Rien de plus agréable de se faire mener en bateau de la sorte, entre les  rives mangées de forêt et, les laitues d’eau et autres herbes aquatiques. Encore quelques beaux oiseaux au bord des joncs et à l’envol. Nous avons pénétré dans une sorte de cathédrale végétale composée “d’arbres qui marchent” digne d’un décor de scénario fantastique, et là nous avons pu sentir de l’intérieur ce qu’était l’Amazonie dans sa communion entre végétation et eaux.
 Sur les troncs des marques d’humidité à 5 mètres du niveau actuel des eaux, déjà sur le chemin de la crue, la saison des pluies ayant débuté en novembre.
A 16 heures, nous accostions sur la rive de Leticia, “en deux coups de cuillères à pot”, les “aux revoirs échangés” nous étions grimpés dans deux tuk-tuk en direction de l’immigration Brésilienne à Tabatinga. A 17heures nous étions de retour à l’hôtel pour ne plus en bouger en dehors d’aller dîner au resto d’à côté.
Rêve d’Amazonie en tête, le sommeil nous a vite gagnés.
Buenas noches y mañana

















1 commentaire:

  1. En voyant Anne souriante calme et détendue sur sa frêle passerelle, je me souviens d'elle il y a 35 ans environ, "bloquée" en haut de la piste verte avec les skis aux pieds....
    Bon, à part ça j'ai appelé Johnny; il m'a dit "ah que Leticia ça s'écrit pas comme ça !"
    P

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